Emmanuelle Puissant, pour une économie sociale du Care


Publié le Mardi 7 Avril 2026 à 14:09



Enseignante-chercheuse au Centre de recherche en économie de Grenoble (CREG) à l’Université Grenoble-Alpes, Emmanuelle Puissant scrute depuis plus de vingt ans les réalités du travail dans l’aide à domicile et les EHPAD. Derrière les données chiffrées, elle interroge la valeur du travail, les inégalités de genre et l’impact des politiques publiques.  




« J’ai découvert l’économie sociale et solidaire à Sciences Po », raconte Emmanuelle Puissant. Rien ne la prédestinait à devenir spécialiste des métiers du Care, sinon une curiosité et un goût précoce pour le monde du travail et ses transformations. Étudiante, elle choisit de consacrer son mémoire aux conflits dans les associations d’aide à domicile, un terrain qu’elle découvre presque par hasard – et qui ne la quittera plus. Son jury l’encourage alors à poursuivre en thèse. « Je ne savais pas trop ce que c’était, une thèse, confie-t-elle en souriant. Mais on m’a dit que j’avais de bonnes intuitions. » 

Comprendre la société à partir des métiers du Care

Vingt ans plus tard, ces « intuitions » ont dessiné le fil d’une carrière solide et reconnue. Au Centre de recherche en économie de Grenoble (CREG), un laboratoire rattaché à l’Université Grenoble-Alpes, Emmanuelle Puissant explore sans relâche le monde du travail, et plus particulièrement celui des métiers du Care : aide à domicile, EHPAD et handicap. Ce terrain d’étude, d’abord centré sur l’aide à domicile, s’est imposé de lui-même.

« Je suis arrivée à l’aide à domicile parce que c’était là que les conflits du travail étaient les plus fréquents », se souvient l’intéressée. Ce hasard initial se transforme rapidement en conviction scientifique. Pour Emmanuelle Puissant, le secteur possède une véritable « vertu heuristique » : il éclaire les transformations profondes de notre société. « L’aide à domicile concentre des caractéristiques extrêmes que l’on retrouve ailleurs », explique-t-elle. Ces métiers du lien et du soin, majoritairement féminins, cristallisent les grandes tensions contemporaines : la reconnaissance sociale, l’intensification du travail, la marchandisation des soins et l’exacerbation des inégalités de genre dans le salariat actuel.

Un miroir de la place des femmes

« Travailler sur l’aide à domicile, c’est aussi travailler sur la place des femmes dans la société », note la chercheuse. Trois figures s’y croisent : les salariées, les usagères – souvent des femmes âgées – et les proches aidantes. Ensemble, elles révèlent un système qui « repose, en grande partie, sur du travail gratuit ou invisible, effectué hors des temps comptabilisés ». Cette invisibilisation prolonge la « faible reconnaissance salariale et sociale » de ces métiers.

À ce constat s’en ajoute un autre, récurrent dans les travaux d’Emmanuelle Puissant : au fil des années, les politiques publiques se réorganisent progressivement autour d’une logique de financement encadrée par des indicateurs quantifiés. Autrement dit, « la logique de politiques publiques de réponse aux besoins a laissé place à une gouvernance par les nombres », avec des conséquences réelles sur le terrain : « Les salariées ont le sentiment d’être empêchées de bien faire leur travail. En entretien, certaines nous disent même que si elles font exactement ce qui leur est demandé, elles produisent de la maltraitance », confie la chercheuse. 

Préserver le collectif dans le médico-social

Au fil de ses recherches, Emmanuelle Puissant a progressivement élargi son champ d’études aux EHPAD puis, plus récemment, au secteur du handicap. Partout, elle observe les mêmes tendances : intensification du travail, perte de sens, tarification souvent déconnectée des besoins réels. « Ce qui s’est produit à l’hôpital avec la tarification à l’activité se déplace aujourd’hui vers le médico-social », alerte-t-elle.  

Le numérique, censé faciliter la coordination, produit parfois l’effet inverse. « Quand le dossier informatisé remplace les moments d’échange entre professionnelles, c’est tout le collectif de travail qui se fragilise et s’effrite », prévient la chercheuse. Pourtant, les nombreux travaux et entretiens menés entre janvier 2022 et juin 2024 dans le cadre du programme Integra-Num (Intégration d’outils numériques et qualité du travail dans le champ de l’autonomie), auquel a participé Emmanuelle Puissant, révèlent aussi des marges de manœuvre. « Quand les temps de discussion sont préservés et que la confiance est installée entre professionnelles, les outils numériques peuvent devenir des appuis efficaces », insiste-t-elle. L’enjeu, selon elle, n’est donc ni technologique ni matériel, mais bien politique et organisationnel.

Une vision multifocale

Plus largement, les recherches d’Emmanuelle Puissant convergent vers un même objectif : reconnaître pleinement tout ce qui constitue le travail, y compris les temps relationnels. Il s’agit de considérer l’aide à domicile et les EHPAD comme de véritables services d’intérêt général, et de rompre avec la logique purement marchande : « Pas de qualité de service sans qualité du travail et de l’emploi ». Selon elle, si la crise du médico-social est bien budgétaire, elle questionne également la valeur que notre société accorde au travail, au soin, à la vulnérabilité, à la solidarité, aux ainé·es et aux femmes. 

Dans ses travaux, l’économiste travaille fréquemment avec d’autres chercheurs et chercheuses et revendique d’ailleurs une approche socio-économique et pluridisciplinaire. Histoire, sociologie et science politique nourrissent ses analyses. « On ne peut pas comprendre le travail sans comprendre la société », souligne-t-elle, insistant également sur la nécessité d’adopter cette vision multifocale car « tout est lié, de l’écologie, à la démocratie, en passant par le travail. »

Penser pour agir

Poursuivant cette approche globale, Emmanuelle Puissant reste avant tout centrée sur l’économie associative, le travail dans des secteurs très féminisés et dans des métiers relationnels auprès de publics souvent en situation de vulnérabilité. « C’est ce qui m’intéresse », résume-t-elle. Fidèle à ce fil rouge, elle a lancé quelques initiatives dans le monde de la petite enfance et de l’insertion par l’activité économique, avant de s’engager dans un nouveau projet de recherche coordonné par Simon Cottin-Marx, sociologue et maître de conférences au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam). « L’étude, qui démarrera début 2026, se concentrera sur les très grandes associations employant plusieurs centaines de salariés, et analysera la qualité du travail dans différents secteurs d’activité », indique-t-elle.  

« Comme pour mes travaux précédents, l’enjeu reste le même : comprendre les conditions de travail et imaginer des solutions pour améliorer la reconnaissance sociale et professionnelle d’activités essentielles », conclut-elle. Son parcours témoigne d’une conviction forte : la recherche peut – et doit – devenir un levier concret pour des métiers trop souvent peu considérés, « alors qu’ils sont essentiels à notre société ».
 
> Article paru dans Ehpadia #42, édition de janvier 2026, à lire ici 
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