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Vers des EHPAD plus ouverts, plus connectés et plus respectueux des choix de vie


Publié le Mardi 24 Février 2026 à 09:37



Cheffe de projet « Innovation Recherche » pour le Gérontopôle Nouvelle-Aquitaine et docteure en droit de la santé, Ambre Laplaud travaille au cœur des transformations du secteur médico-social. Spécialiste des enjeux liés à la transition numérique et aux nouvelles dynamiques territoriales, elle analyse ces évolutions comme des leviers structurants pour penser l’EHPAD de demain, partageant sa vision des défis à relever afin d’alimenter la réflexion sur l’avenir de l’accompagnement du grand âge.




La transition numérique représente un enjeu majeur pour les EHPAD. Où en sommes-nous aujourd’hui ?
Ambre Laplaud : La transition numérique est bien engagée, mais de manière très inégale selon les établissements. Les écarts sont encore importants entre les EHPAD non mutualisés et ceux adossés à de grands groupes voire à des structures hospitalières, notamment en matière d’infrastructures et de capacités d’investissement. Cette transformation ne se limite pas à l’acquisition de nouveaux outils : elle exige du temps, de la formation et un accompagnement concret des équipes. Or, si des dispositifs existent, ils restent parfois méconnus et difficiles à mobiliser dans un contexte déjà très contraint. Pour soutenir cette dynamique, nous avons d’ailleurs créé des Communautés d’innovation, un réseau d’ESMS engagés dans des démarches innovantes, qui acceptent de devenir des lieux d’investigation des besoins, d’expérimentation, voire de recherche. Les attentes sont en effet fortes sur le terrain, car le numérique ouvre la voie à de nouveaux usages, en particulier pour améliorer l’accès aux soins. La télésanté, à ce titre, pourrait devenir un pilier de l’EHPAD de demain, sous réserve que ses impacts soient rigoureusement évalués, tant sur la qualité de vie des résidents que sur la qualité de vie au travail des professionnels, mais aussi sur l’évolution des compétences et des pratiques.

Quels freins à sa généralisation identifiez-vous aujourd’hui ?
La première tient à la multiplicité des solutions industrielles, encore trop souvent non interopérables, qui compliquent le partage d’informations. Par ailleurs, le turn-over des équipes fragilise la continuité des projets. Enfin, les modèles économiques restent flous, notamment autour de la tarification, ce qui peut freiner les directions. Bien sûr, le Gérontopôle Nouvelle-Aquitaine est pleinement mobilisé sur ces sujets. Avec l’ARS et le GRADeS, nous accompagnons plusieurs territoires pilotes pour structurer des projets de télésanté adaptés aux réalités locales. Notre rôle est surtout d’aider les établissements à s’approprier ces nouveaux usages, en favorisant les échanges entre pairs et les communautés de pratiques, avec l’objectif de capitaliser à terme sur des retours d’expérience méthodologiques.

Au-delà du numérique, quels autres enjeux structurent l’EHPAD de demain ?
Je pense notamment à la transition écologique, un enjeu majeur pour les ESMS, que nous investiguons afin d’identifier des leviers d’action concrets, tenant compte des contraintes spécifiques du secteur. L’objectif étant de concilier la qualité de l’accompagnement des personnes âgées avec le développement de pratiques plus durables et résilientes, tout en renforçant la soutenabilité environnementale à l’échelle du territoire. La prévention constitue un autre enjeu central, en particulier la prévention des chutes en EHPAD. Les ARS attendent aujourd’hui des solutions innovantes, fondées sur des données scientifiques solides. C’est dans ce cadre que nous travaillons sur le développement de l’activité physique adaptée ou sur l’intégration d’outils technologiques comme la réalité virtuelle ou augmentée, en collaboration avec les laboratoires universitaires de Nouvelle-Aquitaine engagés sur ces sujets. Ces technologies suscitent un réel intérêt, mais leur déploiement est freiné par les contraintes budgétaires, la formation des professionnels et, lorsqu’elles relèvent du dispositif médical, par des exigences réglementaires fortes. À ce titre, elles ne peuvent donc plus être utilisées dans une logique de bien-être ou d’animation.

Peut-on imaginer un EHPAD de demain moins médicalisé ?
Non, car le public accueilli est de plus en plus dépendant et atteint de maladies neuro-évolutives, impliquant un accompagnement plus important. En partenariat avec l’Oncosphère, nous travaillons à l’élaboration d’un livre blanc consacré à l’oncogériatrie. Face à l’augmentation de ce public, il est essentiel de veiller à ce que les résidents en EHPAD ne soient ni stigmatisés ni exclus du parcours de soins. Notre démarche vise à promouvoir une prise en charge inclusive, garantissant une égalité d’accès aux soins pour ces personnes. Cependant, nous explorons les leviers permettant de limiter la médicalisation dans le cadre de la prévention des chutes – la surmédicalisation étant ici un facteur de risque –, notamment en proposant des approches complémentaires efficaces. Cela s’inscrit pleinement dans les logiques actuelles de révision des prescriptions et de prise en charge globale de la personne. Nous sommes d’ailleurs investis dans le projet européen « SAM », une expérimentation portant sur la prescription sociale et qui concernera des personnes en GIR 6-5 vivant à domicile, afin d’intervenir le plus précocement possible.

Autre tendance en cours : l’ouverture des EHPAD sur leur territoire. Quel regard y portez-vous ?
L’EHPAD ne peut plus être pensé comme un lieu fermé, et les Centres de ressources territoriaux (CRT) incarnent bien cette évolution. Le Gérontopôle Nouvelle-Aquitaine a d’ailleurs accompagné des porteurs de projets de la vague 2, et poursuit ce travail tout en analysant les actions de la première vague. Celle-ci a dû répondre aux enjeux de légitimité territoriale afin de trouver une articulation cohérente et fluide avec les dispositifs existants. Nous attendons beaucoup de la deuxième vague, notamment en termes d’innovation, de prévention et de lutte contre l’isolement, qu’il s’agisse des personnes âgées comme de leurs aidants. Il faudra néanmoins du recul pour mesurer pleinement l’impact de ces dispositifs et, si nécessaire, les faire évoluer. Pour autant, les CRT constituent une évolution importante de la prise en charge du grand âge, en cohérence avec les aspirations au maintien à domicile. Le fait que de nombreuses sorties de CRT se traduisent par une entrée en EHPAD peut interroger, mais on peut aussi considérer que le CRT permet de mieux préparer et fluidifier cette transition de vie, qui reste un changement majeur.

Justement, la notion de parcours de vie est-elle appelée à devenir centrale ?
Oui, très clairement. Le Conseil scientifique du Gérontopôle Nouvelle-Aquitaine vient de valider un projet de cohorte longitudinale qui fera l’objet d’une thèse dans le cadre d’une bourse CIFRE, porté par le Gérontopôle et co-encadré, sur le plan scientifique, par le centre de recherche sur la santé des populations Bordeaux Population Health, et plus particulièrement l’équipe ACTIVE – sous la responsabilité du Pr Hélène Amieva –, ainsi que par le laboratoire VieSanté de l’Université de Limoges – sous celle du Pr Achille Tchala. Il s’agira, plus concrètement, de suivre des personnes nouvellement entrées en EHPAD pour comprendre les raisons, motivations et choix les y ayant amenées. Une seconde phase s’intéressera aux personnes vivant à domicile, avant d’analyser les changements de lieux de vie. L’objectif étant de mieux comprendre la perte d’autonomie en situation réelle, l’intervention des dispositifs d’accompagnement et les modalités d’institutionnalisation. Cette cohorte permettra également de faciliter le développement de nouveaux projets de recherche sur d’autres thématiques pour mieux penser la prise en soins du grand âge demain. Les trajectoires de vie des personnes en situation de handicap vieillissantes, l’adaptation des lieux de vie et des services font également l’objet de nos récents projets.

Quel rôle l’éthique jouera-t-elle dans cette évolution ?
Quel que soit le principe mobilisé – autonomie, bienfaisance, non-maltraitance, justice – c’est d’abord le principe d’autonomie, indissociable du respect de la vie privée, qui appelle une attention particulière, notamment face au développement des technologies en EHPAD. Celles-ci vont continuer à s’y déployer, mais leur usage doit impérativement être encadré. Aujourd’hui, la question de la vie privée demeure insuffisamment prise en compte. Des dispositifs tels que la télésurveillance peuvent porter atteinte aux libertés individuelles lorsqu’ils sont banalisés au nom de la sécurité. Le consentement n’est pas toujours pleinement éclairé, et les outils trop souvent systématisés voire banalisés, sans réévaluation régulière ni inscription dans un plan de soins personnalisé. Les enjeux de liberté d’aller et venir, en particulier au sein des unités fermées, devront également être repensés. Il existe sans doute d’autres manières d’accompagner les maladies neurodégénératives, qui nécessitent une analyse éthique approfondie au regard des principes de bienfaisance et de non-malfaisance. En définitive, l’EHPAD de demain idéal sera certes plus ouvert sur son territoire et mieux connecté à son environnement sanitaire et social, mais aussi plus attentif aux choix de vie et aux droits fondamentaux des personnes. La technologie y aura toute sa place, à condition de trouver un juste équilibre entre innovation, sécurité et respect des libertés. Cette ambition appelle une réflexion partagée entre professionnels, institutions, chercheurs, résidents et proches, dès aujourd’hui.


> Article paru dans Ehpadia #42, édition de janvier 2026, à lire ici 
 

Le Gérontopôle Nouvelle-Aquitaine

Le Gérontopôle Nouvelle-Aquitaine est un centre de ressources, d’expertise, d’appui et d’action dédié au bien vieillir dans la région. Structuré comme un groupement d’intérêt public (GIP), il a été créé à l’initiative de l’Agence régionale de santé et du Conseil régional de Nouvelle-Aquitaine pour fédérer l’ensemble des acteurs engagés autour des questions liées au vieillissement, de la prévention à l’accompagnement, de la formation à l’innovation. 

S’appuyant sur six pôles d’expertise, le Gérontopôle a pour ambition de favoriser l’autonomie et le bien-être des personnes âgées en impulsant des actions concrètes sur les territoires, en soutenant la recherche pluridisciplinaire appliquée, en valorisant les savoir-faire locaux et en accompagnant l’innovation organisationnelle, pédagogique, professionnelle et technologique. Il agit également à l’échelle européenne pour partager les bonnes pratiques et enrichir les réponses aux défis du vieillissement. 

Implanté à Limoges et Bordeaux, le Gérontopôle rassemble plus de 240 adhérents (structures publiques, collectivités, associations, chercheurs, entreprises), favorisant ainsi une dynamique régionale collaborative autour du vieillissement actif et de l’amélioration de la qualité de vie des personnes âgées.

- Plus d'informations sur : https://gerontopole-na.fr
 

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