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Au CASH de Nanterre, l’EHPAD après une vie de ruptures


Publié le Mardi 5 Juillet 2022 à 10:39

Établissement unique en son genre, à la double vocation sanitaire et sociale, le Centre d’Accueil et de Soins Hospitaliers (CASH) de Nanterre conserve de son histoire, une expertise dans la prise en charge des populations en situation de grande précarité et d’exclusion sociale. L’EHPAD situé en son sein ne fait pas exception à la règle.


Au pied de la baie vitrée surdimensionnée, deux perruches vocalisent. Mais ce n’est pas ce qui surprend le plus en franchissant le seuil de l’immense hall blanc. Il est 9 heures ce matin et un étrange rituel se déroule derrière la porte d’entrée. Une dizaine d’hommes aux traits marqués, mais pas si âgés que l’on pourrait s’y attendre en entrant dans un EHPAD, font la queue devant le comptoir d’Éric Hurquin. Ce dernier, agent d’accueil et de lien social au sein de l’établissement depuis février – mais employé au CASH depuis 2005 – a en effet la lourde responsabilité de remettre à chaque résident le stock de cigarettes qui lui est dévolu pour la journée. De quoi générer quelques tensions, que l’homme à la formation d’AMP (Aide Médico-Psychologique), semble gérer sans se départir de son calme.

Car la cigarette a ici quelque chose de sacré. Pacificateur social, elle fait partie du quotidien, comme malheureusement parfois encore trop souvent l’alcool. Des habitudes héritées de parcours de vie le plus souvent erratiques. Dans le bureau qu’elle occupe depuis un an, Raphaëlle Perrigaud, la directrice, fait le compte. Ici, 90 % des résidents ont un passé de précarité sociale ou économique, voire les deux : « Il y a deux parcours typiques. Les personnes qui sont passées par tous les services du CASH : CHAPSA (Centre d'Hébergement et d'Assistance aux Personnes Sans-Abri), structures de réinsertion… jusqu’à l’EHPAD. Mais aussi les personnes qui nous sont adressées par des structures type Samu social, qui connaissent notre expertise »… et savent que peu d’autres établissements auraient accepté d’accueillir ces publics « en raison de leur profil alcoolique » explique le Dr Sarah Iggui, médecin coordonnateur à temps plein.
 

Profils atypiques

L’accueil de cette population en marge de la société apporte son lot d’atypies. 80 % des résidents sont des hommes et la moyenne d’âge ne dépasse pas les 72 ans. « Ils sont jeunes, mais dans un état de santé dégradé. Nous avons un PATHOS 12 points au-dessus de la moyenne », tient à préciser la directrice. Avec ces grands buveurs et fumeurs, les insuffisances cardiaques et respiratoires sont des pathologies courantes. Les cancers aussi. Du foie, du pancréas ou du poumon. Heureusement, l’EHPAD bénéficie du plateau technique et de l’expertise médicale du CASH, qui travaille en étroits liens avec les hôpitaux Foch, Pompidou et Louis Mourier
« Nous avons des résidents avec des soins lourds mais valides. Et pas totalement désorientés. Ce qui nous pénalise au niveau des subventions », développe le Dr Iggui, tout en déplorant une méthode de calcul adaptée à des établissements « classiques ». Car si le GIR Moyen Pondéré demeure en-dessous de la moyenne nationale, plus de 50 % des résidents présentent des troubles chroniques du comportement, le plus souvent liés à des démences alcooliques ou vasculaires. Sans oublier que l’accompagnement doit composer avec les expériences de vie de chacun.

 

Habitudes de rue

Dans la plupart des cas, les conduites addictives s’apaisent avec les traitements et l’âge, mais l’arrivée dans l’établissement demeure un passage délicat. Comme l’explique Brigitte Robert, la psychologue, il n’est pas évident de s’adapter aux contraintes de la vie en EHPAD. Un constat d’autant plus prégnant pour ceux qui ont connu la rue et raison pour laquelle les résidents doivent obligatoirement passer par une phase transitoire – hospitalisation ou centre d’accueil provisoire – avant d’intégrer les lieux. Le moyen aussi, de travailler leur projet de vie et de permettre une entrée en pleine adhésion.

Malgré tout, certaines habitudes persistent. Quelques-uns continuent à passer leurs journées dehors et ne reviennent que pour le repas du soir. Il peut aussi y avoir des résistances envers la toilette ou la coiffure. « Ils vont nous dire qu’ils ont très bien vécu jusque-là sans. À l’inverse, d’autres vont adorer le contraste avec leur vie d’avant », résume Raphaëlle Perrigaud. Enfin, la question de l’entretien des chambres est souvent source de tensions, tant leurs occupants s’accrochent au peu d’intimité et de possessions qui leur ont jusque-là fait défaut. Ici, l’équilibre entre liberté et vie en collectivité se construit au jour le jour. L’accompagnement se doit d’être souple, et comme s’accordent à le dire les personnels, il faut souvent en passer par la négociation. De quoi engendrer un surcroît de travail.

 

Créer le collectif

Mais l’effet le plus durable d’une vie de précarité et de ruptures se joue certainement dans le rapport aux autres. « La plupart du temps, quand un résident entre à l’EHPAD, son projet d’accompagnement se résume à être hébergé, nourri, faire des activités seul et qu’on le laisse tranquille », poursuit la directrice. Sur ce point, la visite de la salle de restauration est particulièrement éloquente. Dans l’immense espace, les tables ne sont mises que pour un, voire deux, parfois trois couverts. Seuls ceux qui ont besoin d’une aide au repas se retrouvent autour d’une grande tablée.

Cindy Simonnet, l’une des animatrices, le confirme. La plupart n’aiment pas être en groupe et font preuve de réticences face à l’idée de participer à des animations. Et même s’ils sont une vingtaine, ce jour-là, à jouer le jeu dans la séance de danse menée avec bonne humeur et complicité par Rodolphe Fouillot, un chorégraphe professionnel, il n’y a là aucune évidence. « Il faut faire un gros travail en amont, vraiment entrer en communication avec eux. Certains ont le déclic, parfois au bout de trois ans. D’autres ne l’ont jamais et restent très solitaires et casaniers ».

Une part importante de l’accompagnement au sein de l’EHPAD repose donc sur l’idée de créer du lien. « Cela oblige à penser le collectif différemment, trouver des astuces », admet Raphaëlle Perrigaud. En multipliant, par exemple, les moments de convivialité. Chaque matin à partir de 10h, se tient ainsi l’accueil thé-café d’Éric Hurquin. « Cela leur permet de sortir de leur chambre, de discuter un peu. C’est une bonne chose. Et quand on fait l’effort d’aller leur parler, ils ont des choses à raconter », partage-t-il.

 

La nécessité des dons

Dès 6h30, Christine Péan, la socio-esthéticienne, ouvre elle aussi son salon de beauté et offre le café aux plus matinaux. C’est là surtout, dans ce havre de paix où se mêlent lumière feutrée, musique douce, affiches et effluves de parfums, qu’elle procure ses soins depuis 35 ans : maquillage, coiffure, épilation, taille de barbe, et massages. Mais aussi qu’elle gère les trousseaux de dons pour les résidents qui n’ont pas les ressources suffisantes pour se procurer de quoi se vêtir. Une mission qu’elle a accepté de remplir au moment où le changement de gouvernance mettait fin à la maison de retraite sous tutelle de la Préfecture de Police et au vestiaire fourni par cette dernière. « C’était assez cohérent pour moi. Un moyen de les rendre beaux de la tête aux pieds », explique-t-elle.

L’accueil de populations précaires et le manque de moyens ont fait des dons une composante essentielle du fonctionnement de l’EHPAD. Et pas seulement pour les vêtements. « On a toujours fait de la récup' », souligne la socio-esthéticienne. Les fauteuils du hall, qu’elle a elle-même rénovés avec l’aide d’une animatrice proviennent ainsi de l’hôtel Ibis de Nanterre. Ceux du petit salon du 1er étage, d’une agence bancaire qui refaisait sa décoration. Mais la recherche de donateurs représente un travail de longue haleine. « On démarche en permanence », concède la directrice.

Les services sociaux constituent une autre pierre angulaire du système, pour tenter d’acquérir des droits parfois oubliés depuis longtemps. Un travail de fourmi mené avec une vigilance particulière par Ourida Amarouche, agente administrative, et Marie-Chantal Songomali, l’assistante sociale. Car pendant plusieurs années, nombre de résidents intégraient les lieux sans dossier régularisé, privant l'établissement aux finances déjà fragiles, de précieuses subventions, pour un manque à gagner de plus de 300 000 €. « Nous avons dû négocier avec le département et avons obtenu un accord pour pouvoir reprendre les dossiers sur deux ans. Sauf pour un résident qui n’avait pas de papiers d’identité, nous avons réussi à tout régulariser », raconte l’une d’elles.

 

Casser l’image d’EHPAD pour SDF

Il faut enfin pallier le manque de liens familiaux. Sur 84 résidents, Raphaëlle Perrigaud ne compte en effet qu'une dizaine de familles et déplore ce manque de contre-pouvoir. Sans oublier la solitude des fins de vie. Alors bien souvent, les équipes et bénévoles des associations de visiteurs hospitaliers s’arrangent pour assister aux mises en bière. Un sujet qu’Ourida Amarouche a fait sien. « Je pense qu’il faudrait faire des recherches dans l’intérêt des résidents et des familles », explique la volubile agente administrative, néanmoins consciente des enjeux que soulèvent ces tentatives de rapprochements. Car remuer le passé peut faire remonter des histoires sordides. Mais aussi permettre à certains enfants de comprendre, voire de pardonner, poursuit-elle en évoquant le souvenir d’une fille de résidente, placée dans son enfance pour échapper aux coups de son père. Reste que nombre de résidents refusent de telles démarches. « Certains ont honte d’être ici », analyse-t-elle.

Casser l’image d’EHPAD pour SDF et ouvrir l’établissement à plus de mixité sociale font justement partie des objectifs de Raphaëlle Perrigaud. « C’est un lieu agréable, qui a des choses à offrir. L’image négative qu’il renvoie est loin d’être représentative de l’accompagnement qui y est mené par les personnels ». Elle évoque ainsi les nombreux services – socio-esthétique, coiffure, podologie, kinésithérapie… – compris dans le prix à la journée. Mais aussi les actions culturelles menées pour décloisonner l’établissement et permettre aux résidents de s’ouvrir sur le monde, à l’image du projet Arts et Santé financé par la DRAC et l’ARS.

Même s’il faudra du temps, l’important projet de rénovation du CASH et la disparition programmée de structures sociales comme le CHRS (Centre d'Hébergement et de Réinsertion Sociale) provisoire pourraient contribuer à faire émerger cette dynamique. Pour autant, tous les professionnels qui, comme Ourida, Christine, Cindy ou Éric, sont un jour entrés au CASH sans jamais en repartir, s’accordent sur un point. Il ne faudrait pas que l’expertise acquise dans l’accompagnement de la grande précarité se perde en chemin.

Article publié dans le numéro d'avril d'Ehpadia à consulter ici
 



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